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 La lune est terrestre

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Lune_

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MessageSujet: La lune est terrestre   Sam 24 Juil 2010 - 2:57

[Août, 1456]

Le ciel ne regarde pas toujours les âmes perdues, surtout la nuit, quand la lune en est maîtresse. La danse folle des sept princes semble douceâtre dans les bas fonds des capitales, éclairée des étoiles scintillante... Loin des tourelles du château, les âmes meurtries invisibles aux meurtrières errent.

Ce soir là, cette nuit là devrai-je dire tant il était à la fois tôt et tard, au croisement de deux ruelles, à l'angle d'un vieux mur de pierre couvert d'une mousse verdâtre montrant la proximité avec le Rhône, au dessus d'une porte de bois vulgairement repeinte en rouge et dont l'usure du temps laissaient paraître des rainures rappelant les griffes d'une bêtes sauvage ; la seule lumière qui subsistait s'échappait d'une fenêtre.

Un passant, un vieil ivrogne boiteux qui disait avoir connu l'indépendance du temps où il festoyait avec le mari d'Ingeburge, avançant dans le noir et imbibé qu'il était, ne vit de cette lumière que le reflet dans une flaque d''eau sale. Pas de cette eau où l'on verrait les milles nuances des couleurs de l'arc-en-ciel mais de cette eau croupie, mélangée à de l'urine, des restes de soupe et les pelures de légumes que quelqu'un aurait tantôt jeté de sa fenêtre.
Il ne vit pas la vitre d'où s'échappait la lumière ni même la vieille porte qui ressemblait à tant d'autres portes de ce quartier... Il continuait son chemin sans un regard sur ce qui l'entourait, titubant et chantant un vieil air provençal oublié de tous désormais.

Plus tôt, un homme plus élégamment vêtu bien que ses braies fussent décousues par endroit et sa chemise déchirée sous l'aisselle droite, entrait par cette même porte.
Quand le vieillard pencha son regard vers l'eau répandue au sol, l'homme ressortait. Il portait, outre braies et chemise, une ceinture de cuir à laquelle pendait une épée et était accrochée une dague qui luisait sous les reflets de la lune. Dans l'enfer lunaire, on aime les armes...
Ses bottes, du même cuir que la ceinture, claquaient sur le pavé usé tandis qu'il marchait. Son chapeau qu'il tenait en main en sortant se tenait à présent sur sa tête. Son regard était gros et froid, inexpressif mais on sentait en lui quelque chose de patibulaire dans un sourire figé dont les fossettes creusaient ses joues presque jusqu'aux oreilles...
Le tailleur de pierre, car tel était son métier - ni notable ni noble mais de toutes rues pavées gonflait sa bourse - semblait satisfait.



Revenons à cette porte, cette fenêtre et cette lumière...

Cette porte est celle d'une vieille taverne, connue de tous les pêcheurs et amateurs de vin et de bières. Pas de ce vin de cave dont on ouvre fièrement la bouteille mais amateurs, pour en boire des litres. Chansons paillardes et anecdotes mensongères deviennent poésie en ce lieu.
Il n'est pas rare de voir sur le vieux plancher des tâches de ce vin, acculées de poussières que les propriétaires ont laissé sécher disant avec fierté :

"Cela donne au parquet un côté authentique !"
Ne cherchons pas le sens alors de ce mot. Nous nous perdrions dans les méandres d'une misère qui s'étend en tous les points de ces êtres.
Les tables de cette taverne tiennent encore par un hasard dont nous ne connaissons pas le mystère. Il en est de même pour les chaises souvent brisées lors de bagarres. Un mauvais perdant au ramponneau aura accusé son adversaire de triche...
Le comptoir est aussi sale que le parquet, bien que nettoyé parfois à grand renfort de prune, mais les clients s'y accoudent gaiement la soif prédominant.

Sur la gauche du comptoir, en contre jour, on trouve deux portes qui se font face.
La première, visible depuis toute la salle, donne sur une cours où le sable grossier crisse sous les pas. Les patrons de la taverne y ont entassé tout le fatras dont ils ont peine à se séparer mais qui ne leur sert à rien, pêle-mêle avec des cageots qu'ils jettent là pour ne pas envahir la rue. L'hiver, ils en utilisent le bois pour se chauffer. Au fond de cette cours sont les latrines...
Malgré les diverses bougies posées sur les tables, bougies facturées aux clients, la lumière n'éclaire pas la seconde porte cachée par un pan de mur et qui mène aux chambres.
Il y a la chambre conjugale des taverniers et une vaste pièce où divers lits sont disposés, séparés par de vieux rideaux gris ayant sans doute été bleus fut un temps. Cela rappelle les hospices. Dans cette pièce logent les clients. On leur prête le lit au prix d'une chambre.

Plus loin, une autre pièce existe. C'est de celle-ci qu'une lueur se reflétait jusque dans la rue ce soir là.
C'est une chambre aussi. Quelqu'un de bonne famille la trouverait hideuse et refuserait de s'y aliter mais en ce lieu, c'est un palais. Le lit est paré de draps dont les couleurs ne sont pas encore ternies par le temps.
Au dessus des draperies d'un blanc immaculé, un dessus de lit d'un rouge criard s'étend. De ce même rouge, sont les rideaux qui encerclent la fenêtre et le tapis au pied du lit. Quelques tâches dans le décor : on trouve des marques de brûlures sur le tapis et les fenêtres sont sales, recouvertes d'une épaisse couche de poussière excepté sur l'un des carreaux. Une personne semble y avoir fait un cercle avec le poing formant un rond propre par lequel regarder dehors le ciel ou la rue. Les murs, par manque d'argent, sont en peuplier et plutôt abîmés. Bien qu'en ce quartier il fut rare de trouver une bâtisse avec un étage celui-ci semblait vieux. Une tenture représentant des tournesols était suspendue prêt des rideaux rouges jurant violemment avec eux et donnant mal à la tête à trop les regarder. Non loin, une autre tentures couleur lavande jurait de nouveau.
Nous sommes dans les bas fonds de la Provence, je rouge du lit est un cri dans le décor.
Sur une table, à l'angle de la pièce, quelqu'un a disposé un bouquet de fleurs des champs et l'a laissé sécher de sorte qu'il n'y ait pas besoin de le changer.



Nous sommes en 1456 ce soir là. Depuis près de deux ans la Provence est indépendante mais les absences chroniques du marquis et son goût immodéré pour la fête ont permis l'expansion du vice dans ces vieux quartiers d'Avignon. Se promener dans cette ville la nuit est peu conseillé. Les mères inquiètes des folies que la jeunesse pourrait faire faire à leurs enfants ressortent toutes les vieilles légendes les plus effrayantes.
En cette nuit d'août, la chaleur était suffocante et dans la taverne, la bière avait coulé à grands flots...
Le tailleur de pierre, assis à une table avait été un des clients mais son ivresse, il la préférait dans le vin. Il se plaisait à dire que le vin avait l'ivresse poétique... ce larron nous semble pourtant si loin de toute forme de poésie ou même de prose lyrique.

Les taverniers avaient une fille dont ils avaient honte à cause de la couleur flamboyante de ses cheveux. La mère comme le père étant bruns, ils disaient avec dégoût :

"La créature n'est pas de nous ; c'est la Créature qui nous l'envoie"
Aussi, n'avait-elle pas de nom. Tout juste la surnommait-on Lune en rappelle à l'enfer lunaire ou à la couleur étrange que prends parfois la lune et qui se rapproche de celle de sa chevelure.
En outre, très vite, ils s'étaient aperçus qu'elle était tout de même jolie et quand elle fut arrivée en âge d'être une femme, ils y virent un gain... Elle était longue sur ses jambes blanches et lisses, ses mains semblaient douces et ses formes avaient nombre d'avantages... Son visage, aussi blanc que ses jambes, voyait son sourire souligné par les tâches de rousseur qui illuminaient son nez et ses pommettes. Bien que l'on eut perçut dans son regard une certaine mélancolie, le sourire qu'elle affichait semblait empli de douceur. Pour ses parents, il était souvent provocation.

Ils l'employaient donc au service. Elle apportait les boissons et le pain à la clientèle qui la remerciait en lui glissant quelques sous au grand bonheur des taverniers. Ce soir d'août elle s'appliquait à cela sous le regard insistant de l'un d'eux à qui elle avait apporté du vin plus que de raison. Sa chevelure rousse ondulait au rythme de ses pas.
Pour lui, l'ivresse poétique était là ! Il voyait du charme dans les pas de la demoiselle entre les tables et se sentait force de la vouloir, capable de la demander... Il le fit se levant, maître de sa soif, avançant vers le comptoir d'un pas lourd où on le vit chuchoter quelques mots aux patrons qui se consultèrent sans cacher une certaine excitation. Ils finirent par lui sourire largement pointant les doigts sur l'une des deux portes, celle qu'on ne voyait pas tout de suite.


- La porte du fond heingh !, cria la femme quand le tailleur de pierre fit face à cette dernière qui menait à l'étage.



La nuit avancée, cet homme qui s'éloignait dans la pénombre chapeau en main et sourire figé ne resterait pas dans la mémoire du vieil ivrogne. Le souvenir de cette nuit pour le tailleur de pierre est sans doute tombé dans l'oubli masqué par ce dont il peut s'enorgueillir et qui, contrairement à ce soir là, ne taraude pas sa conscience. Peut être aura t-il choisi la confession et une légère pénitence aura effacé toute culpabilité associée au pardon d'un prêtre s'exprimant comme messager du très Haut...

En cette nuit d'août, le soleil dormait et la lune était chaude. Derrière la porte, au bout du couloir, cette chaleur semblait diffuse bien qu'une âme grelottait. Seule lumière dans la rue et couleurs vives...
Sur le tapis, une jupe froissée et sur le bleu du tissus dansaient les ombres des flammes des bougies. Tout flamboyait !
Des plis dans les draps, remuant comme les vagues d'un océan carmin au rythme de la respiration du corps enfoui dans ces eaux de tissus rouge et dont, nouveau flamboiement, dépassaient étalés sur un oreiller de plume, d'épars cheveux roux. La chevelure soulevait juste assez les draps pour que l'oeil de la jeune fille perçoive une lueur dans le noir qui régnait sous l'épais tissus dans lequel elle s'était blottie. Lueur dans le noir comme la brûlure sur un corps éteint...
Ses genoux étaient repliés sur elle même presque à hauteur de poitrine. Une main se crispait sur son ventre dans une grimace de douleur tandis que l'autre tendue hors du lit, paume vers le plafond semblait vouloir saisir un espoir dans l'infini. En vain... Pleurs silencieux....

Le corps vendu par ses parents, son âme bafouée, ses rêves perdus, ses illusions envolées... elle vient de perdre son innocence et ses espoirs. Elle reste prostrée de longues heures ainsi avant d'apercevoir près d'elle un scintillement... quelques écus...

...dans cette nuit d'août, au moment où elle s'en saisit elle se perd elle même.



Plus tard, comme tant d'autres, elle dira que l'amour n'existe pas, ni chez les hommes ni chez Dieu, que c'est une illusion er que quand bien même, ce n'est pas pour elle. Elle annoncera avec une fierté feinte que de toute façon tous les hommes amoureux finissent dans le lit des catins comme elle et qu'elle veut bien aimer aussi de tout son être tant qu'on la paye bien. Elle dira souvent :

Le coeur est sous la poitrine et mon coeur est aimé croyez-moi !
Ses tenues deviendront plus affriolantes, montrant ce qui doit être vu et cachant ce qu'ils aimeraient bien voir.

En prenant l'argent son coeur s'endurcit. Elle ne parlera pas de cette première nuit, n'entendras jamais parlé de la première nuit d'une autre accord tacite de ces filles de joie. Le souvenir de leur innocence est renié et tabou.
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Lune_

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MessageSujet: Re: La lune est terrestre   Mer 4 Aoû 2010 - 6:40

[Avignon, janvier 1458]

Assise sur son lit, la rousse semblait pensive. Les rayons du soleil commençaient à se perdre dans les eaux du port et bientôt elle se réveillerait prête à vivre de la nuit comme elle le faisait depuis près de deux années. Rien en l'agaçait plus que ces longues journées où la lumière faisait cligner ses yeux sous le pâle reflet d'un rayon de soleil.
Soleil qui s'absentait un peu ces dernières semaines, l'hiver faisait son nid dans les terres chaudes de Provence. Bientôt, les eaux se glaceraient en surface et deviendraient miroirs flous. Bientôt, la chaleur des corps seraient visible à tous quand un souffle blanchâtre s'échapperait d'entre les lèvres des passants. Bientôt, les jours seraient plus courts et la lune entamerait son règne hivernal.

Lune aimait l'hiver.
Un jour, qu'une de ses amies se plaignait d'engelures qui la faisaient souffrir elle répondit :
"De quoi qu'tu plains ? L'hiver les hommes ont b'soin qu'on leur réchauffe le coeur et c'qui t'payeront t'réchauffera le corps ! Mieux vaut la brûlure là, disait-elle montrant le bas de son ventre, qu'celle de la mort si elle t'attrape t'y !

La vérité énoncée ainsi faisait loi et le sourire reprenait dans l'espoir d'une lumière dans le scintillement de quelques écus durement gagnés.
Quand l'argent est le soleil de la nuit, il s'entoure de nuages dont les femmes s'habillent, les hommes...

Lune se sentait femme depuis quelques mois déjà. Comme une fleur elle s'était ouverte avec une blessure et à présent elle sortait ses épines à la vie dans un regard sans espoir. Elle flamboyait de tout son être pour l'appât du gain. Elle n'avait qu'elle dans la vie et avait ce qu'on appelle dans son métier, le sens des affaires.

Une jupe légèrement fendue d'un ciseau laissait entrevoir le blanc de ses cuisses, juste au dessus du genoux faisant pâlir les hommes qui les voyaient et n'osaient détacher leur regard espérant en vain en voir plus. Son corsage légèrement entrouvert battait au rythme de sa respiration dans un frémissement de la peau. Rien de plus, nul besoin, ils lui étaient déjà acquis à son sourire. Elle séduisait comme une dame, par un sourire et en semblant ignorer ensuite celui à qui elle le destinait. Elle jouait du charme et de la frustration mais jamais ne se vendait comme une carcasse sur le marché. Elle leur faisait croire, et se mentait à elle même aussi, que l'obtenir était un privilège.
Effet néfaste que ce mensonge, elle faisait montre de prétention en tout points.


Très vite elle s'aperçut qu'il n'y avait pas que les hommes qui tombaient sous son charme mais aussi les enfants. Un sourire à une jeune fille un peu perdue et elle devenait son amie. Pour un peu que la donzelle, soit bien en chair, pauvre et elle en faisait une de ses filles. Sous son jupon elle avait cousu une bourse qui tintait quand elle ne serrait pas ses cuisses autour et qui emplit d'écus lui assurait une situation convenable...

Enfin, avant...
Ces derniers temps elle se faisait du soucis. Des armées françaises étaient à présent aux portes d'Avignon et les clients se faisaient rares. Les provençaux cloîtrés chez eux s'apprêtaient à défendre leur famille, point le moment pour une catin ! On défend la femme et l'enfant avant tout...

Les hommes semblent vouloir être des héros quand une guerre s'annoncent et ils se montrent droit en tout point tant que la lassitude, le chagrin, la peur ne les a pas gagné. Lune savait que bientôt ils reviendraient tous et demanderaient à sentir leurs mains réchauffer la peau d'une femme offerte mais en attendant il lui fallait manger et il en serait de même pour ses "filles".

Elle était assise sur son lit défait, pensive, dans un de ces moments où l'on se parle à soi même...


- Saletés de décroisés !!! Où qu'c'est qu' y'a d'la religion et d' cet Aristote il fait pas bon vivre pour nous autres !! Faut t'y pas qu' j'vois ça d'moi même !

Sans attendre un instant, elle se leva. Traversant le couloir et rejoint une chambre de plusieurs lits. Autrefois dans cette maison elle avait des parents qui logeaient des voyageurs... Quand elle cessa de leur donner les sous qu'elle cachait sous ses jupons, quand son caractère se raffermit elle les mit dehors et ramena ses amies pour leur donner du travail.

Je suis une bonne dame moi, disait-elle, elles ont faim et froid, je les réchauffe et les nourrie.

La chambre autrefois terne était à présent parée de tissus aux couleurs vives. Certaines de ses filles savaient coudre et elle les avait mises à l'ouvrage. C'est dans cette chambre qu'elle les logeaient, dans celle où avaient dormis ses parents elles travaillaient, dans la sienne elle vivait !

En entrant dans la pièce, en cette fin d'après midi hivernal, son regard se posa sur deux jeunes filles. La plus jeune était brune et vivait là depuis une semaine. Un jour qu'elle allait voir un de ses clients qui ne s'aventurent pas dans les bas fonds de peur qu'on les reconnaissent, elle avait vu la brunette - c'est ainsi qu'elle l'appelait - assise adossée à un mur les yeux humectés de larmes. Elle s'était approchée d'elle en souriant et lui avait tendu un mouchoir aux lettres brodées de fils rouges GL. Un client...
Il n'avait pas fallut longtemps pour qu'elle apprenne tout les secrets de la brunette et qu'elle la recueille.

L'autre fille avait des yeux d'un bleus éclatant. Quand elle la vit pour la première fois c'est ce qui la marqua. Très vite c'est le caractère de la demoiselle qui devint remarquable. C'est la seule qui était venu d'elle même sans qu'elle n'eut à faire quoique ce soit, la seule aussi dont elle ne connaissait pas les secrets. Plus fine que les autres elle jouait de son regard pour compenser des rondeurs absentes de son corps.

C'est ces deux filles de joie en apprentissage de la vie qu'elle avait décidé ce jour là d'emmener avec elle. Encore jeunes, elles plairaient à coup sûr. Les hommes qui se battent aiment sentir la fragilité entre leurs mains...
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Cassis

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MessageSujet: Re: La lune est terrestre   Sam 29 Oct 2011 - 10:50

[Avignon, janvier 1458]

Son regard se perdait dans les reflets d'un soleil pâle, hivernal, sur les premiers flocons de l'hiver. De la fenêtre elle pouvait voir tous ces gens qui emmitouflés dans leurs capes avançaient dans les rues du vieux port. Pour quiconque il n'était rien de plus impersonnel que ses passants, ces inconnus qui erraient au fil d'un quotidien parsemé d'un dur labeur. Pour Cassis, car elle s'appelait ainsi, si les femmes lui étaient inconnues, chaque homme était susceptible de devenir une lumière ou une ombre dans sa vie. Elle observait un nouveau trait apparut dans les traits des habitants d'Avignon : la peur.

Elle avait perdu son enfance avant même de connaître le mot amour. Dans la paille d'une ferme de Cassis, chaque jour depuis qu'elle avait l'âge de parler, un homme de son sang, celui là même qu'un enfant se doit de respecter, venait à elle pour y déposer des mains rugueuses sur la fine peau de son entre jambe d'abord, puis plus tard ce n'était plus à elle qu'il venait mais en elle. Elle se souvenait des larmes, de la colère, cette impression que les lendemains étaient pour les autres. Elle revoyait le regard matriarche, lourd de reproche... Elle entendait les mots froids de cette femme qui savait et lui reprochait d'être la cause d'une maternité avortée. Si l'homme ne s'était pas éprise de leur enfant, peut être aurait-elle pu en avoir d'autre, peut être aurait-il touchée sa femme encore et peut être aurait-elle pu aimer leur fille qui alors n'aurait plus été une rivale dans le devoir conjugal...

Cassis... C'était la ville où elle avait grandit. Cassis... c'était le nom qu'on lui avait donné... Elle haïssait ce village. Elle haïssait ce nom.


Je confesse à Dieu Tout-puissant, à tous les Saints, et à vous aussi...

Midi avait sonné depuis bien longtemps déjà quand Cassis dû détacher son regard de la rue, détourner son visage si pâle de la fenêtre poussiéreuse, plonger ses yeux si bleus dans le vert de la rousse.

Quelques année plus tôt, alors que le soleil était puissant, chaud, rassurant, la paille de son enfant s'était illuminé d'un rougeoiement qui l'avait enveloppée, rassurée. Quelques années plus tôt, un morceau de bois de la charpente de son lit de noces enfantines, avait pénétré la chair paternel sous les mains tremblantes d'une enfant blonde désabusée. Elle avait tué son père.


Je confesse à Dieu Tout-puissant, à tous les Saints, et à vous aussi, mon père, que votre mort me libère et....

La guerre avait éclaté. La femme rousse le leur expliquait. Elles allaient profiter de ce conflit qui leur était inconnu. Elles ne savaient rien de la politique et n'en saurait sans doute jamais plus. Elles ne connaissaient de ce monde que le vice des hommes, ce vice qui les nourrissait, ce vice qu'elle servait et qui les rendait à la fois victimes et coupables.

La seule guerre que la jeune fille avait connue était celle qui s'était jouée en elle lorsqu'elle avait fuit Cassis après s'être débarrassée de son bourreau. En fuyant le village qui lui avait donné son nom, comme un jeu du destin, elle s'était retrouvée elle même.


Je confesse à Dieu Tout-puissant, à tous les Saints, et à vous aussi, mon père, que votre mort me libère et je jure devant le Très Haut que plus jamais je ne me confesserai.

Ni elle, ni la brunette n'avaient eu affaire à des hommes en armure, à des hommes ivres de colère dont la seule réjouissance serait le sang versé dans la nuit, dans les combats qui feraient rage dans la Capitale Marquisale. Ni l'une ni l'autre mais la Lune avait parlé : tant d'hommes à leurs portes c'était le tintements des écus dans leurs poches. "Remontez vos jupons, prenez une cape, nous partons"... "Remontez vos jupons notre chair est la leur"...

Un sourire discret dans le regard. Cassis serait une bonne amante cette nuit encore. Elle avait appris à se jouer des hommes comme un jour l'un d'entre eux s'était joué d'elle. Dans cette ville elle n'était qu'une catin parmi d'autres. Ici on ne viendrait pas la chercher pour autre chose qu'écarter ses cuisses ou ses lèvres pour laisser pénétrer la seul armé véritable d'un homme... Le bois sec qui s'était enfoncé dans la peau de son père avait-il fait mal à ce dernier comme elle avait parfois souffert de leur poignard de chair ? C'était là la seule question qu'elle se posait encore.
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